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Géorgie et France : Evguéni Guéguétchkori (1881-1954), homme d'Etat transcaucasien


EVGENI GEGETCHKORI OU GEGETJKORI
jeudi 16 février 2006, par Mirian Méloua

Député social-démocrate à la IIème Douma de Saint-Pétersbourg (mars 1907), haut-commissaire à la Transcaucasie (novembre 1917), ministre des Affaires étrangères du 3ème gouvernement homogène social-démocrate (février 1919 à mars 1921) de la Ière République de Géorgie, Evguéni Guéguétchkori meurt en exil en France.

Issu d'une famille de l'Ouest de la Géorgie, dont l'un des ancêtres aurait été anobli lors de la guerre contre les Ottomans, Evguéni Guéguétchkori fut l'un des dirigeants les plus éminents du Caucase du début du XXème siècle (1).

La sociale-démocratie et la Transcaucasie

De 1907 à 1912, il est député au titre de la Géorgie à la IIéme Douma russe.

En octobre 1917, Il est nommé Haut-Commisaire à la Transcaucasie par le gouvernement provisoire d'Alexandre Kerenski : cette juridiction réunit le territoire de l'Arménie, de l'Azerbaïdjan, de la Géorgie et des territoires qui seront ensuite annexés par l'Empire ottoman.

Après la révolution d'octobre à Petrograd, il ne reconnaît pas les autorités bolchéviques. Il reste sur l'idée d'une Russie parlementaire dans laquelle les nationalités s'exprimeraient et la justice sociale s'établirait ("ligne politique dite russophile" selon certains observateurs de l'époque) et est favorable à la poursuite de la guerre sur le front turc, où les troupes tsaristes ont infligé une sévère défaite aux troupes ottomanes.

Le 10 février 1918, il est reconduit à la tête de l'Exécutif par l'Assemblée provisoire de Transcaucasie (la Sejm) constituée avec les représentants arméniens, azéris, géorgiens et russes qui avaient été élus à l'Assemblée constituante russe.

Le traité de paix séparée signé à Brest-Litovsk par la Russie bolchévique et l'Empire allemand accorde des districts arméniens et géorgiens à l'Empire ottoman. Après le refus de la Sejm et de son Exécutif d'accepter cette clause, l'armée ottomane envahit Batoumi le 1er avril. Le négociateur transcaucasien, Akaki Tchenkéli, réussit à convaincre la Sejm que la solution est d'accepter un protectorat de fait de l'Empire allemand pour contenir l'Empire ottoman ("ligne politique dite germanophile") : Evguéni Guéguétchkori est remplacé à la tête de l'Exécutif.

L'homme d'Etat géorgien

Après la restauration de l'indépendance de la Géorgie le 26 mai 1918, après la défaite militaire de l'Empire allemand, il rejoint le gouvernement homogène social-démocrate présidé par Noé Jordania pour y prendre la responsabilité des Affaires étrangères.

L'action d'Evguéni Guéguétchkori rencontre différents écueils : la division de la Transcaucasie, les réserves des Alliés franco-britanniques vis-à-vis d'une Géorgie qui avait accepté un protectorat de fait de l'Empire allemand, les arrières-pensées de la Russie bolchévique, les appétits territoriaux des "Jeunes Turcs" sur le point de prendre le pouvoir au sein de l'Empire ottoman.

Les questions de la reconnaissance internationale de la Géorgie et de l'admission à la Société des Nations lui échappent. Le président du Parlement provisoire géorgien, Nicolas Tcheidzé, est envoyé début 1919 à la Conférence de la Paix de Paris avec un ministre plénipotentiaire, Irakli Tsérétéli. Evguéni Guéguétchkori n'en prend pas ombrage : sa complicité personnelle avec Irakli Tsérétéli l'explique, ils appartiennent à la même génération et ont siégé ensemble à la Douma russe.

Avec le départ des troupes allemandes, et celui prévisible des troupes britanniques, les menaces potentielles russes (tant les armées blanches que l'Armée rouge) et ottomanes se précisent : Evguéni Guéguétchkori tente d'organiser une entente avec l'Arménie et avec l'Azerbaïdjan lors de conférences à Tiflis, en avril et juin 1919, sans succès significatif.

En mai 1919, la Grande-Bretagne exprime son mécontentement. Elle aurait souhaité que la Géorgie soutienne l'action de l'armée blanche de Denikine contre l'Armée rouge de Trotski. Londres annonce le départ de ses troupes d'Adjarie, afin de ne pas compromettre les négociations secrètes en cours avec la Russie bolchévique.

A son tour, Tiflis négocie secrètement avec Moscou. Un secrétaire d'État, Grigol Ouratadzé, y est discrètement envoyé. La Russie bolchévique accepte de reconnaître l'indépendance de la Géorgie, aux conditions que cette dernière s'interdise de faire stationner des armées étrangères sur son territoire (la guerre civile russe est à son terme, différentes armées blanches cherchent un sanctuaire) et légalise un parti communiste géorgien. Evguéni Guéguétchkori s'oppose à ces clauses, il est mis en minorité dans le gouvernement. Le traité est signé à Moscou le 7 mai 1920.

Le consulat russe s'ouvre à Tiflis en juin 1920 : il abrite plusieurs centaines de personnes, diplomates, propagandistes et militaires. Le ton monte, Evguéni Guéguétchkori et le représentant russe, Sergueï Kirov, échangent propos et déclarations écrites, voire menaces vis-à-vis des citoyens géorgiens résidants en Russie. La Géorgie n'est pas en mesure de faire respecter la souveraineté retrouvée.

Le 27 janvier 1921, Aristide Briand, ministre français des Affaires étrangères, envoie une dépêche à Evguéni Guéguétchkori pour l'informer que le Conseil suprême de Versailles reconnaît de jure l'indépendance de la Géorgie, reconnue de fait seulement jusqu'alors : "... qu'après avoir pris connaissance de la décision par laquelle le Conseil suprême, à la date du 26 janvier 1921, a résolu de reconnaître de jure l'indépendance de la Géorgie ... les puissances alliées sont heureuses de pouvoir témoigner à nouveau la sympathie avec laquelle elles ont suivi les efforts du peuple géorgien vers l'indépendance et de l'admiration que leur inspire l'oeuvre qu'il a déjà accomplie ...".

La question de la frontière turco-géorgienne, héritée de la République démocratique fédérative de Transcaucasie, est toujours pendante : "les Jeunes Turcs" ne s'opposent pas à l'indépendance de la Géorgie, ils revendiquent plusieurs territoires (dont l'Adjarie) et engagent un mouvement vers Batoumi.

Le 12 février, l'Armée rouge envahit la Géorgie sur quatre fronts.

Le 16 mars, l'Assemblée constituante géorgienne, repliée à Batoumi, vote l'expatriation du gouvernement pour continuer le combat.

Evguéni Guéguétchkori prend le chemin de Constantinople pour un exil définitif.

*

La légende lui attribue, ainsi qu'à certains de ses pairs, l'idée de faire libérer "les bolcheviques géorgiens" emprisonnés suite à leur tentative de coup d'État : ils pourraient ralentir l'avancée de l'Armée rouge vers l'Adjarie et permettre aux derniers détachements de l'armée géorgienne de repousser l'armée ottomane. Le 20 mars, le général géorgien Mazniachvili défait Kyazim - Bey et son armée, et sauve l'Adjarie. "Les bolcheviques géorgiens" au pouvoir à Tiflis depuis quelques jours entérinent la situation, en dépit de la position de Moscou qui avait cédé ce territoire à l'Empire ottoman lors du traité de Brest-Litovsk (2).

L'exil

Une autre légende attribue à Evguéni Guéguétchkori des échanges épistolaires avec les hauts dignitaires soviétiques tout au long de son exil en France. Dans les faits, il demeura profondément opposé à la politique soviétique dans le monde, en URSS et plus particulièrement en Géorgie.

En 1927, Evguéni Guéguétchkori est l'un des sept membres initiaux de la Société civile immobilière propriétaire de la résidence d'exil en France de la Ière République de Géorgie, aux côtés de représentants sociaux-démocrates, nationaux-démocrates, sociaux-fédéralistes (3).

Evguéni Guéguétchkori s'éteint à Paris en 1954. Il était marié à Olia Mgaloblichvili (1885-1963), avait eu un fils Sosiko (1911-1927) et une fille Martha, épouse Stouroua (1910-2005), ainsi que des petites-filles dont Roussoudane Stouroua (1933-2007). Ils reposent dans le "carré géorgien" du cimetière communal de Leuville-sur-Orge.

Notes :

(1) L'un des frères d'Evguéni Guéguétchkori, Sacha, fut ministre de l'Intérieur et vice-Premier ministre de la Géorgie soviétique de 1921 à 1928. Il se suicida en 1928, sous la pression de Moscou qui n'admettait pas que "les bolchéviques géorgiens" tentent de gouverner la Géorgie à la géorgienne. L'une de ses nièces épousa le Géorgien Lavrenti Béria, responsable de la Tchéka, du Guépéou et du NKVD, en Géorgie puis pour l'URSS.

(2) Depuis le XVème siècle, la lutte était acharnée entre Ottomans et Géorgiens. Dans un choc inégal et continu, la Géorgie avait perdu successivement le Lazistan, l'Ispir, l'Adjarie, la Meskhétie (Ardahan et Akhaltsikhé), la Dvjavakhétie (Akhalkalaki). Les populations géorgiennes y avaient été converties de force à l'Islam, les monuments chrétiens avaient été rasés ou transformés en mosquées.

(3) Leuville-sur-Orge : la petite Géorgie.

Sources multiples :

-  Géorgie, bibliographie : histoire, témoignages et romans historiques

-  Internet dont David Marshall Lang, Levan Urushadze, Marxists, Wikipedia.

Voir aussi :

-  Géorgie : les partis politiques avant 1991

-  La Ière République de Géorgie (1918-1921)

-  Adjarie : 16 ,17 ,18 ,19 et 20 mars 1921

-  La Ière République de Géorgie en exil en France

-  photographie d'Evguéni Guéguétchkori aux obsèques de Nicolas Tchéidzé, en 1926 à Paris

http://www.samchoblo.org/agf_gouver...

-  Le "carré géorgien" du cimetière communal de Leuville-sur-Orge



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