Accueil Brèves Plan du site Contact Admin


COLISEE Articles
comité pour l’information sur l’Europe de l’Est
   
 
 
[ Imprimer cet article ]


Nationalismes : "Les composantes de l'identité d'un groupe ethnique" (1/6)


mercredi 30 avril 2003, par Hervé Collet

 

Nationalismes : du choc des cultures au fanatisme




Au moment où le monde est choqué par le terrorisme fondamentaliste et par la persistance des conflits interethniques, il nous a paru nécessaire de proposer quelques éléments d'analyse d'ordre anthropologique et politique pour comprendre les enjeux de ces affrontements.

 

LES COMPOSANTES DE L'IDENTITE D'UN GROUPE ETHNIQUE


Qu'est ce que la culture d'un groupe ?

Sur un plan ethnographique, la culture d'un groupe déterminé peut être définie comme l'ensemble des attitudes mentales, des comportements collectifs, des modes d'organisation économique et sociale et des productions artistiques et littéraires qui instituent ce groupe en tant que personne morale et lui donnent une identité collective.

Cette notion s'applique originairement à des ensembles humains géographiquement situés, comme les Fangs du Gabon, les Tupamaros d'Amérique Centrale, les Hopis d'Amérique du nord, etc. Mais on utilise aussi ce terme pour désigner des populations qui sont sans implantation fixe (les Tziganes) ou dispersées sur plusieurs pays (les Valaques), bien qu'il soit possible généalogiquement d'enraciner la culture de ces personnes dans une réalité géographique précise qui lui a donné sa consistance historique.

Ce concept n'est pas seulement utilisé en sociologie pour caractériser une population autrefois appelée primitive, et aujourd'hui nommée première. Il peut s'appliquer également à des groupes faisant partie de sociétés industrielles modernes, comme les Bretons, les Wallons, les Québécois, les Tchèques, etc. Il est même possible de pousser l'utilisation de ce terme jusqu'à désigner ce qui forme l'identité de tout groupe social ayant une certaine continuité historique et une forte structuration, ce que l'on appelle une communauté. C'est ainsi qu'on peut parler de la culture des corons du Nord, des cheminots, des pêcheurs, etc. L'ethnographie emploie le terme de subculture pour désigner un sous-ensemble d'une culture déterminée : on dit, par exemple, la Wallonie comme subculture de la catégorie culture francophone. Mais cette classification à la Linné ne nous convient guère. Nous appliquerons le terme de culture ou d'identité collective à toute entité humaine qui se définit comme originale, avec un fort sentiment d'appartenance.

Deux aspects essentiels de l'identité culturelle

Dans un ensemble culturel ainsi défini, deux aspects très différents doivent être distingués :

-  Les "produits culturels" C'est la face la plus visible de l'identité culturelle. Il s'agit d'éléments tels que :
-  la manière de s'habiller, la mode
-  l'habitat, l'architecture, les monuments
-  les rythmes de vie : l'heure du lever, du coucher, des repas
-  les modes de production, les pratiques artisanales, agricoles, industrielles
-  les productions artistiques, les objets d'art, les chants, les danses, les contes, la poésie
-  la langue, ou plutôt ce qui dans la langue est le plus visible : les mots, les accents, la graphie
-  les fêtes et cérémonies
-  les rites sociaux les plus visibles : la manière de se saluer, par exemple
-  les rites religieux, etc La principale caractéristique des produits culturels est d'être plus visibles, voire plus attractifs que les éléments fondateurs dont ils sont l'expression matérielle. Détachés de leur contexte historique, ils sont aisément exportables, empruntables, visitables, etc, par les autres cultures. Les Romains, par exemple, ont vite adopté un certain nombre de produits culturels grecs : statuaire, mythologie, coutumes, etc, qu'ils ont adaptés à leur philosophie politique. De nos jours, la galette bretonne, le cidre bouché, le couscous, le kilt, la djellaba font partie du patrimoine international sans que la grande majorité des usagers sachent dans quel contexte ces productions sont nées, et sans que leur consommation change en quoi que ce soit leur mode de vie ou leur vision du monde. Le risque est grand, dans la rencontre interculturelle, de limiter l'échange à des produits culturels et de donner l'illusion aux protagonistes qu'ils connaissent et aiment la culture de l'autre parce qu'ils ont mangé avec des baguettes, bu de la vodka, dormi à l'allemande ou dansé à l'espagnole !

-  Ce que nous appellerons le "pacte culturel" (1) C'est l'aspect le plus caché, celui qui touche à la structuration intellectuelle, affective et symbolique du groupe concerné et qui n'est souvent perceptible que de l'intérieur, après une longue expérience de la part de l'observateur étranger. Certains l'appellent l'âme d'un peuple. Citons à titre d'exemple :
-  la vision du monde (weltanschauung), l'attitude générale face à la vie, la mort, les relations humaines...
-  les modes de pensée (structuration de l'intelligence)
-  les attitudes morales (codes de conduite, préceptes)
-  les principes éducatifs
-  les croyances religieuses (ou athées)
-  les réactions affectives, la grammaire et la syntaxe de la langue et, d'une manière générale, tout ce qui constitue le fondement de ce que nous avons appelé les produits culturels : les principes de base (de la mode, de la cuisine, etc), les tours de mains, les traditions cachées, les mythes fondateurs, etc.

Les conditions de structuration et d'évolution

Les différents éléments d'une culture s'articulent les uns par rapport aux autres selon des principes structurants et des hiérarchies de valeurs qui varient d'un groupe à l'autre. Par exemple, la culture juive s'est structurée en fonction de principes religieux dont découlent tous les autres aspects. La civilisation phénicienne était basée sur le commerce maritime, etc. Dans beaucoup de cas, les conditions géographiques (mer, montagne, désert, steppe, etc) ou économiques (sol riche ou pauvre, existence ou non de richesses minières, etc) jouent un rôle déterminant dans la constitution de l'identité culturelle et dans son évolution (désertification, épuisement du sol, migration des animaux, découvertes technologiques, etc). Mais les cultures évoluent également sous l'influence d'autres cultures. Les contacts peuvent être pacifiques (échanges commerciaux et artistiques, notamment), mais ils sont plus souvent conflictuels. Les sociologues appellent acculturation le fait, pour les membres d'une culture donnée, d'adopter contre leur gré des éléments d'une autre culture. Les conquêtes militaires sont souvent suivies de stratégies d'acculturation, d'assimilation, voire de destruction culturelle pure et simple. Quelquefois, les conquérants s'approprient des éléments culturels des peuples dominés (c'est le cas, nous l'avons évoqué, de la Rome antique qui a été beaucoup marquée par la Grèce conquise).

On peut émettre le principe que face à une agression interne ou externe, une culture donnée lâche du lest plus facilement sur deux points :
-  Sur les éléments périphériques par rapport à son ou ses principes structurants. Par exemple les cultures à base religieuse cèderont plus vite sur la morale courante ou sur les rites que sur les dogmes fondamentaux.
-  Sur les produits culturels, qui permettent davantage de faire varier la lettre sans changer l'esprit (la mode, l'architecture, etc).

En effet, en cas de domination culturelle, les produits culturels peuvent servir de fusibles pour empêcher que l'essentiel ne soit atteint : ils supportent plus aisément l'évolution, le brassage culturel, l'accommodation au goût du jour. L'âme bretonne n'est pas fondamentalement modifiée parce que la galette de sarrasin, rebaptisée crêpe, est consommée dans toutes les parties du monde avec des épinards, des artichauts, des moules ou de la confiture, etc (2). On peut même penser que cela sert la notoriété de la Bretagne. Mais il arrive fatalement un moment où, à force d'altérer les produits culturels, les principes fondamentaux subissent des atteintes graves et compromettent l'identité même du groupe social concerné. Cela ne veut pas dire que toute évolution profonde soit impossible : comme les hommes, les civilisations naissent, vivent et meurent. Mais une communauté culturelle se doit de surveiller le seuil de rupture entre son identité profonde et ses productions les plus caractéristiques. Que dire quand l'évolution ne concerne plus les produits culturels, mais les principes les plus constituants de l'identité culturelle (pacte culturel) ?

Hervé Collet, sociologue, rédacteur en chef du site Internet du COLISEE.

(1) Malinowski, un des pères de l'anthropologie moderne, appelle cet aspect le procès culturel. Nous préférons, pour notre part, un nom plus évocateur pour le grand public. Le pacte culturel est à la culture ce que le contrat social de Rousseau est à la société tout entière. Nous avons évité le mot contrat parce que nous ne sommes pas sûr que tout soit contractuel dans une culture.

(2) Originellement, la galette bretonne se mangeait exclusivement avec du beurre (salé). Certains ajoutaient des oignons et du lait baratté (caillé). Les crêperies touristiques, depuis une trentaine d'années, se sont inspirées des pizzas italiennes, en ajoutant aux galettes toutes sortes d'ingrédients au goût du jour.



[ Imprimer cet article ] [ Haut ]
 

 
 
  01. Accueil
02. Albanie
03. Arménie
04. Azerbaïdjan
05. Biélorussie
06. Bosnie-Herzégovine
07. Croatie
08. Géorgie
09. Kazakhstan
10. Kirghizstan
11. Macédoine
12. Moldavie
13. Monténégro
14. Ouzbékistan
15. Russie
16. Serbie
17. Tadjikistan
18. Turkménistan
19. Ukraine
20. Etats autoproclamés
21. Union européenne
22. Grandes régions d'Europe et d'Asie
23. Thèmes transversaux
24. Les séminaires et les conférences
25. Les dossiers du COLISEE

Contact
 

 
 
Dans la même rubrique

Autres articles :
Nationalismes : "Le rôle de la religion dans la structuration de l'identité culturelle" (2/6)
Nationalismes : "Le choc des cultures : de l'accueil de l'autre au conflit ethnique" (3/6)
Nationalismes : "Quelques définitions" (4/6)
Nationalismes : "Intégrisme et fanatisme" (5/6)
Nationalismes : "Quels remèdes ? " (6/6)

 



© 2013 COLISEE