L’article est basé sur une nouvelle étude de l’organisation Transparency International Georgia (TI).
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Ces dernières années, des informations sur les centres d’appels frauduleux opérant en Géorgie sont régulièrement apparues dans les enquêtes des médias locaux et internationaux. Les millions de dollars et d’euros volés aux citoyens des pays occidentaux témoignent de l’ampleur des réseaux criminels derrière ces stratagèmes.
Cependant, malgré de nombreuses enquêtes journalistiques et déclarations officielles, la question clé reste sans réponse : pourquoi le gouvernement géorgien n’a-t-il pas réussi à démanteler cette industrie depuis des années ?
Les développements récents, notamment les enquêtes lancées contre des personnalités de premier plan, ont encore renforcé les soupçons selon lesquels il ne s’agit pas simplement d’un cas de fraude organisée.
Le tableau d’ensemble suggère un système dans lequel la justice est appliquée de manière sélective, tandis que les réseaux criminels bénéficient souvent d’une protection politique.
Commission d’Helsinki : « Le parti au pouvoir en Géorgie utilise l’argent noir »
La Commission pour la sécurité et la coopération en Europe (Commission d’Helsinki) a accusé le « Rêve géorgien » d’utiliser l’argent noir provenant de centres d’appels frauduleux pour financer ses activités
Des millions volés
En 2022, un lanceur d’alerte qui travaillait comme informaticien au sein d’un réseau frauduleux a décrit en détail l’ampleur de l’entreprise. Selon lui, un seul centre d’appels actif générait entre 50 000 et 500 000 dollars par jour de revenus illégaux en provenance des pays occidentaux.
À l’époque, le nombre de ces centres en Géorgie atteignait les centaines, tandis que le nombre de personnes qui y travaillaient se chiffrait par milliers. Le lanceur d’alerte a estimé que l’industrie générait des millions de dollars chaque jour.
Les chiffres officiels semblent relativement proches de cette évaluation. En décembre 2026, le bureau du procureur général de Géorgie a déclaré qu’entre 2021 et 2023, malgré la campagne déclarée des autorités contre ces stratagèmes, plusieurs dizaines de centres d’appels frauduleux étaient toujours en activité dans le pays.
Une enquête du réseau journalistique international OCCRP, publiée en mars 2025, a dressé un tableau encore plus détaillé. Un réseau de taille moyenne identifié par les journalistes a volé 35,3 millions de dollars sur trois ans. Une équipe de sept personnes avait à elle seule un objectif mensuel d’environ 420 000 $.
Si l’on considère ces chiffres comme une moyenne approximative de l’ensemble du secteur, les dommages infligés aux citoyens occidentaux par les nombreux réseaux opérant en Géorgie pourraient aller de 350 millions de dollars à plus d’un milliard de dollars.
La journaliste Eliso Kiladze arrêtée dans une affaire de centre d’appels impliquant également l’ancien procureur géorgien Otar Partskhaladze
Des poursuites pénales ouvertes contre dix personnes

Comment fonctionnent les centres d’appels frauduleux
De l’extérieur, ces centres d’appels ressemblent souvent à des sociétés informatiques ordinaires : des bureaux dans des centres d’affaires modernes où les jeunes employés parlent des langues étrangères. Mais derrière cette façade se cache un schéma psychologique et technique complexe.
- L’appât
Le processus commence sur les réseaux sociaux. Les sociétés de marketing « d’affiliation » diffusent des publicités promettant aux utilisateurs des profits financiers rapides. Ces campagnes utilisent souvent des deepfakes, de fausses vidéos mettant en scène des personnalités connues. L’intelligence artificielle est utilisée pour créer des images de célébrités censées recommander une plateforme d’investissement.
- Le premier contact
Après inscription sur la plateforme, la victime est contactée par un opérateur du centre d’appels. Les opérateurs parlent des langues étrangères et utilisent presque toujours de faux noms. Il est demandé à la victime d’effectuer un petit dépôt – généralement 250 $ ou 250 € – pour « activer un compte de trading ».
- L’illusion du profit
Une fois le paiement effectué, la victime a accès à une plateforme en ligne où ses investissements semblent croître. En réalité, ce n’est qu’une simulation. L’argent a déjà été volé, alors que la plateforme existe uniquement pour instaurer la confiance.
- Pression psychologique
Un employé plus expérimenté prend ensuite le relais, souvent qualifié de « courtier ». Leur rôle est d’établir un lien personnel avec la victime et de la persuader d’investir des fonds supplémentaires. Dans certains cas, les victimes sont incitées à utiliser la totalité de leurs économies, à contracter des emprunts ou même à vendre un bien immobilier.
- Le bloc
Lorsque la victime tente de retirer son argent, le système produit une « erreur ». On leur dit de payer des taxes supplémentaires, des frais d’assurance ou d’autres frais fabriqués de toutes pièces. À ce stade, les fonds ont généralement été convertis en crypto-monnaie et distribués sur des portefeuilles anonymes.
- Fraude secondaire
Les victimes sont parfois contactées ultérieurement par une personne prétendant être un avocat ou un représentant d’un « service de recouvrement de fonds ». En réalité, il s’agit souvent du même groupe de fraudeurs. Ils exigent un paiement supplémentaire pour « enquêter sur l’affaire » et promettent de récupérer l’argent volé.
Des clients intouchables
Entre 2021 et 2024, des dizaines d’enquêtes journalistiques sur des bureaux frauduleux opérant à Tbilissi ont été diffusées à la télévision géorgienne. Les forces de l’ordre des pays occidentaux se sont également impliquées.
Selon les données officielles, des poursuites pénales ont été engagées contre une centaine de personnes au cours de cette période. Toutefois, ces cas visaient principalement les employés de niveau inférieur. Les organisateurs du réseau et les mécènes politiques présumés ont largement évité toute responsabilité.
L’ampleur du problème a également suscité une réaction politique internationale. En 2024, la Commission Helsinki du Congrès américain a publié une déclaration soulevant des inquiétudes quant au rôle possible de « l’argent noir » généré par les centres d’appels dans la politique intérieure de la Géorgie.
Le témoignage d’un lanceur d’alerte
En 2022, un ancien employé qui avait travaillé comme informaticien dans un réseau de fraude a décrit en détail la structure interne du système. Dans une interview télévisée, il a cité plusieurs personnalités influentes qui, selon lui, assuraient la protection de différents réseaux.
Selon son récit, l’un des principaux bénéficiaires aurait pu être l’homme d’affaires Ucha Mamatsashvili, un parent du dirigeant informel géorgien Bidzina Ivanishvili. Il a également mentionné l’ancien chef du Service de sécurité de l’État Grigol Liluashvili et l’ancien procureur général Otar Partskhaladze.
À l’époque, ces allégations avaient été officiellement démenties et l’affaire n’avait donné lieu à aucune procédure judiciaire.
Un ancien procureur général géorgien accusé d’avoir orchestré des meurtres à forfait
L’ancien procureur général fait l’objet de sanctions américaines et britanniques, vit en Russie et revendique son affiliation à la famille Romanov.

Enquête internationale
En mars 2025, le réseau international de journalisme d’investigation OCCRP a publié un rapport détaillant les activités de l’un des centres d’appels de Tbilissi.
Selon les journalistes, le bureau était situé à seulement 500 mètres du siège du service de sécurité de l’État de Géorgie et a fonctionné librement pendant de nombreuses années.
Les journalistes ont réussi à identifier plus de 6 000 victimes en Europe, au Royaume-Uni et au Canada.
Entre 2022 et 2025, le réseau leur a volé au moins 35,3 millions de dollars.
En décembre 2025, les procureurs ont arrêté l’ancien chef des services de sécurité de l’État, Grigol Liluashvili. Il a été accusé d’avoir assuré la protection de centres d’appels frauduleux.
L’arrestation a eu lieu après que Liluashvili soit entrée dans un conflit d’influence politique avec Bidzina Ivanishvili. Auparavant, Liluashvili s’était défendu avec succès devant les tribunaux contre les chaînes de télévision qui l’accusaient depuis des années de protéger les réseaux des centres d’appels. À l’époque, le tribunal avait jugé que les enquêtes journalistiques étaient diffamatoires.
Le cas d’Otar Partskhaladze
En février 2026, les procureurs ont lancé des poursuites pénales contre l’ancien procureur général Otar Partskhaladze et les frères Mikadze. L’affaire concerne du blanchiment d’argent et une fraude prétendument liée à un réseau de centres d’appels.
Pendant de nombreuses années, Partskhaladze a été considéré comme l’une des personnalités les plus influentes du cercle d’Ivanishvili. Même après que les États-Unis lui ont imposé des sanctions, la Banque nationale de Géorgie a adopté une réglementation spéciale qui en a atténué l’impact.
L’enquête contre l’ancien procureur général n’a commencé qu’après qu’il soit devenu suspect dans une autre affaire pénale : le meurtre de l’homme d’affaires Levan Jangveladze, frère d’un « beau-voleur » bien connu.
Opinion sur les arrestations de responsables géorgiens : « Il ne s’agit pas d’une campagne anti-corruption, mais d’une redistribution des richesses »
L’analyste politique Giya Khukhashvili a commenté le scandale très médiatisé entourant l’ancien Premier ministre Irakli Garibashvili, accusé de corruption.

Un problème non résolu
Malgré plusieurs arrestations très médiatisées, le système lui-même n’a pas été démantelé. Les enquêtes journalistiques internationales et locales indiquent que les centres d’appels frauduleux continuent de fonctionner en Géorgie.
Les lanceurs d’alerte affirment que les forces de l’ordre n’arrêtent souvent que des opérateurs de centres d’appels de base ou des « courtiers » de niveau inférieur, tandis que les organisateurs évitent généralement toute responsabilité.
Dans certains cas, les personnes détenues concluent un accord de plaidoyer ou paient des amendes et sont relâchées peu de temps après, tout en conservant l’accès à l’argent déjà volé.
De nombreux observateurs estiment que cette pratique envoie effectivement un signal aux acteurs du secteur : dans le pire des cas, ils pourraient simplement devoir restituer une partie des fonds volés.
Justice sélective
Les cas de centres d’appels mettent en lumière un problème plus large en Géorgie : l’application sélective de la justice.
La chronologie de ces dernières années suggère que les enquêtes commencent souvent non pas lorsque les premières preuves apparaissent, mais lorsque la situation politique change et que des personnalités influentes perdent le pouvoir.
Dans ce contexte, la question centrale reste sans réponse : si des réseaux frauduleux opèrent effectivement dans la capitale du pays depuis des années, pourquoi les enquêtes n’ont-elles été possibles qu’après un changement de rapport de force interne ?
Industrie de la fraude dans les centres d’appels en Géorgie