France : Verdict dans l’affaire du blogueur azerbaïdjanais
Le verdict rendu le 10 juin par la cour d’assises de Rennes dans l’affaire de l’attentat contre l’exilé politique et blogueur azerbaïdjanais Muhammad Mirzali est devenu l’un des jugements les plus sévères en France en matière de violences contre les exilés politiques.
Reporters sans frontières (RSF) a qualifié cette décision de « signal fort adressé aux régimes autoritaires en réponse à la répression transnationale en Europe », estimant que la justice française avait démontré que de telles opérations sur le sol européen ne resteraient pas impunies.
Selon le résumé du jugement publié par RSF, le tribunal a explicitement reconnu le mobile politique de l’attaque. Mirzali était considéré non seulement comme un individu visé par des violences physiques, mais également comme une victime choisie pour intimider d’autres dissidents vivant en Europe. L’organisation a qualifié cela de « ligne rouge » et a appelé la France et l’Union européenne à développer une réponse coordonnée à des cas similaires de répression transnationale.
Comment s’est produite l’attaque ?
Le 14 mars 2021, Mirzali se promenait dans le centre de Nantes lorsqu’il a été approché par six hommes. Les agresseurs l’ont frappé puis l’ont poignardé à plusieurs reprises aux bras, aux mains, aux jambes, au cou et au visage. Selon les enquêteurs, ils auraient également tenté de lui couper la langue.
Mirzali a subi 16 à 17 coups de couteau et a été transporté à l’hôpital dans un état critique. Avant que les passants ne lui viennent en aide, il a tenté de se défendre et a réussi à appeler la police. Dans son rapport de 2022, le Département d’État américain a confirmé les détails de l’attaque, soulignant que les assaillants avaient tenté de lui couper la langue.
Ce n’était pas la première tentative d’assassinat contre Mirzali. En 2020, des agresseurs non identifiés avaient déjà ouvert le feu sur lui.
Détails du verdict et tensions dans la salle d’audience
Le principal accusé, Emin Gasymov, a été condamné à 30 ans de prison. Rovshan Gojayev a été condamné à 25 ans, Mehraj Zarbaliyev à 18 ans, Emin Zamanzade à 15 ans et Rza Melikov à 13 ans. D’autres accusés ont été condamnés à des peines allant de cinq à 15 ans, tandis qu’un accusé a été acquitté.
La sévérité des peines donne à penser que cette affaire impliquait plusieurs agresseurs. Les enquêteurs ont décrit un réseau plus vaste dont les membres se déplaçaient entre différents pays et fournissaient un soutien logistique à l’opération. L’AFP a également identifié Melikov comme l’un des principaux coordinateurs logistiques du groupe.
L’un des moments les plus tendus du procès est survenu lorsque Gasymov s’est adressé directement à Mirzali devant le tribunal. Il a déclaré : « Il n’y a pas de justice en France. Je ne resterai pas longtemps en prison », critiquant le système judiciaire français et s’adressant aux journalistes présents dans la salle d’audience.
Dans leur décision, les juges ont déclaré que le but de l’attaque était de faire taire le blogueur en le « décapitant à la manière médiévale » et d’envoyer un message aux autres dissidents vivant en Europe.
Selon le dossier, des conversations téléphoniques et d’autres éléments de preuve ont mis en évidence des liens entre Gasymov, plusieurs autres accusés, la compagnie pétrolière nationale SOCAR et de hauts responsables azerbaïdjanais.
Lors d’une conversation avec son oncle, Gasymov lui a demandé de demander l’aide du ministre azerbaïdjanais de l’Intérieur, Vilayat Eyvazov. Il a également affirmé qu’on lui avait demandé de ne pas mentionner SOCAR dans son témoignage.
Des rapports de RSF publiés en 2025 et 2026 indiquent que Mirzali a été pris pour cible en raison de son travail journalistique indépendant et de ses critiques à l’égard du système politique autoritaire de l’Azerbaïdjan et de hauts responsables du secteur pétrolier et gazier du pays.
Selon des documents judiciaires examinés par RSF, des témoignages présentés au cours du procès suggèrent que des « tueurs professionnels » avaient été payés pour perpétrer l’attaque parce que Mirzali « parlait mal du président » et avait provoqué la colère de personnes en position de pouvoir.
Mirzali et la vie en exil
Muhammad Mirzali est issu des cercles d’opposition liés au Parti du Front populaire d’Azerbaïdjan. Il dit avoir contribué à l’organisation de la campagne « Plus de morts de soldats », à la suite de laquelle il a été persécuté et maltraité.
En 2015, Mirzali a fondé la plateforme Made in Azerbaïdjan. Les années suivantes, RSF l’a décrit comme une chaîne YouTube sur laquelle il critiquait vivement les autorités azerbaïdjanaises. En 2016, il a obtenu l’asile politique en France.
Les reportages et commentaires de Mirzali se sont concentrés sur des allégations de corruption gouvernementale, de violations des droits de l’homme et d’abus commis par de hauts responsables sous le président Ilham Aliyev. L’AFP et RSF le décrivent comme un dissident qui a été persécuté à plusieurs reprises et n’a pas pu trouver de sécurité même après avoir déménagé en France. Suite à l’attentat de Nantes du 14 mars 2021, au cours duquel il a reçu de multiples coups de couteau, sa vie a radicalement changé.
Aujourd’hui, Mirzali vit 24 heures sur 24 sous protection policière à une adresse confidentielle, et chaque mouvement hors de son domicile est précédé de mesures de sécurité. S’adressant à l’AFP, il a déclaré se sentir « comme si j’étais en prison », coupé de la vie sociale normale et des relations personnelles. Dans une autre interview, il l’a dit encore plus clairement : « Ma vie est morte. » Il dit vivre désormais dans un isolement presque total.
La pression s’est étendue à sa famille. Des vidéos intimes impliquant sa sœur ont circulé en ligne dans ce qu’il dit être une tentative de le faire taire. Des pierres ont été lancées sur le domicile de sa sœur, tandis que son père et son beau-frère ont également subi des pressions. En 2021, l’Institute for War and Peace Reporting (IWPR) a signalé une intensification de la campagne d’intimidation contre les proches de Mirzali, notamment l’utilisation de documents intimes liés à sa sœur comme moyen de chantage.
Pression transnationale et contexte politique
RSF considère cette affaire comme s’inscrivant dans un schéma plus large de répression transnationale. Dans son mémoire au tribunal de Rennes, l’organisation a soutenu que les menaces, intimidations et violences contre les journalistes et les personnalités de l’opposition vivant hors d’Azerbaïdjan ne peuvent plus être considérées comme des incidents isolés.
Plus tôt cette année, Human Rights Watch a également déclaré que les autorités azerbaïdjanaises avaient eu recours à des mesures telles que des procès par contumace, des poursuites pénales et même des enlèvements transfrontaliers contre des critiques vivant en exil.
Selon les éléments du dossier, Mirzali s’est vu offrir de l’argent à trois reprises en échange du retrait de sa plainte. L’indemnisation proposée aurait atteint 1 million d’euros et aurait été accompagnée de menaces directes. C’est pourquoi RSF considère ce verdict non seulement comme l’issue d’un procès pénal, mais comme une « ligne rouge » pour protéger les journalistes ayant obtenu l’asile en Europe. L’organisation a appelé la France, l’Union européenne et les pays partenaires à imposer des sanctions ciblées à ceux qui ordonnent de telles opérations et à développer une réponse juridique plus coordonnée à la répression transnationale.
La réponse officielle la plus claire de Bakou est venue du président azerbaïdjanais Ilham Aliyev dans un entretien accordé à France 24 le 28 septembre 2021. Il a rejeté les allégations selon lesquelles les autorités azerbaïdjanaises seraient impliquées dans des violences contre Mirzali ou d’autres critiques du gouvernement vivant à l’étranger.
Parallèlement, le rapport 2025 de RSF notait que la justice française avait particulièrement insisté sur le rôle présumé d’individus liés aux autorités azerbaïdjanaises et à l’entourage de la compagnie pétrolière nationale SOCAR.
L’importance du verdict de Rennes s’étend bien au-delà de l’affaire Mirzali elle-même. Cette décision a été présentée comme un avertissement non seulement aux autorités azerbaïdjanaises mais également aux autres gouvernements autoritaires cherchant à faire taire les dissidents en Europe. Comme l’ont souligné la justice française et RSF, cette affaire concerne non seulement le sort d’un blogueur, mais aussi la protection des journalistes, des exilés politiques et de l’État de droit à travers l’Europe.
France : Verdict dans l’affaire du blogueur azerbaïdjanais