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Géorgie, Russie, France et Etats-Unis : Irakli Tsérétéli (1881-1959), homme d'État


CERETELI, TSERETELLI IRAKLY
jeudi 2 septembre 2010, par Mirian Méloua

Député social démocrate à la IIème Douma russe (mars 1907), président du Soviet d'Irkoutsk (février 1917), ministre des Postes et ministre de l'Intérieur du gouvernement provisoire (mai à octobre 1917), ministre plénipotentiaire du 3ème gouvernement homogène social démocrate de la Ière République de Géorgie (février 1919 à mars 1921), Irakli Tsérétéli reste membre du bureau exécutif de la IIéme Internationale socialiste jusqu'en 1939. Il meurt en exil aux États-Unis.

Irakli Tsérétéli est né à Gorisa, en Géorgie, en 1881, dans une famille aristocratique qui compte un écrivain célèbre, Guiorgui Tsérétéli. Après ses années de lycée, il rejoint l'Université de Moscou pour y étudier le droit de 1900 à 1902.

L'homme politique russe

Ayant pris part à une manifestation estudiantine, il est frappé de déportation en Sibérie en 1902 et 1903. Après sa libération, il rejoint le Parti ouvrier social-démocrate russe. Au congrès de Londres, il défend les thèses de Martov et s'oppose à celles de Lénine. À son retour en Géorgie, il publie différentes communications dans le journal Le Sillon (Kvali), puis il s'exile en Europe occidentale devant la pression de la police tsariste.

Il revient à Tiflis lors des mouvements populaires de 1905 et est élu en mars 1907, au titre de la Géorgie, à la IIème Douma accordée par le tsar Nicolas II. Il s'affirme comme l'un des chefs de file de l'opposition sociale démocrate. Après la dissolution de l'assemblée, il est condamné à 5 années de prison et est exilé une nouvelle fois en Sibérie.

Lors de la révolution de février 1917, il est élu président du Soviet d'Irkoutsk en Sibérie.

Le 12 mars 1917, il accueille au Comité exécutif du Soviet de Petrograd, présidé par Nicolas Tchéidzé, Joseph Djougachvili dit Staline, de retour de déportation et nouvellement élu représentant bolchévique (1).

En mai, il devient ministre des Postes et Télégraphes dans le gouvernement provisoire de Georges Lvov.

Le 3 juin, il s'oppose aux bolcheviks lors du Ier Congrès du Soviet de Petrograd et affirme à la tribune : "Il n'y a pas un parti en Russie qui ose dire, placez tout le pouvoir entre nos mains". Lénine lui répond "Un tel parti existe. Aucun parti n'a le droit de refuser le pouvoir et notre parti ne le refuse pas. Il est prêt à tout moment à prendre tout le pouvoir entre ses mains".

Le 9 juin, il dénonce lors d'une séance du Soviet de Petrograd "La conspiration bolchévique pour s'emparer du pouvoir" (2).

Le 5 juillet, il accepte la reddition des insurgés bolchéviques auteurs d'une tentative de coup d'Etat afin d'éviter un bain de sang. Lénine prend la fuite vers l'étranger (3).

Il devient ensuite ministre de l'Intérieur du gouvernement provisoire d'Alexandre Kerenski (4).

En octobre, Trotski et Lénine prennent le pouvoir : ils chassent Nicolas Tchéidzé du Soviet de Petrograd et le gouvernement provisoire d'Alexandre Kerenski, dont Irakli Tsereteli.

En novembre, l'Assemblée constitutionelle russe est élue sur tout le territoire de l'ex-Empire russe, conformément à la décision antérieurement prise par le gouvernement provisoire : la majorité n'est pas favorable aux bolchéviques, qui la dissolvent à sa première et dernière réunion en janvier 1918.

Malgré des conditions précaires de sécurité personnelle, Irakli Tsérétéli y prend la parole. Morgan Philip Prices témoigne "Lors de son chant du cygne, Irakli Tsérétéli resta le même, réfléchi, sans émotion inutile, philosophe, calme comme Zeus sur l'Olympe contemplant les conflits entre les autres dieux" :

... L'Assemblée constituante élue démocratiquement par toutes les Russies devrait être la plus haute autorité du pays. Si c'est le cas pourquoi le Soviet central -dont Trotski s'était emparé manu militari évinçant Tchéidzé- a-t-il envoyé un ultimatum ? Cet ultimatum signifie l'intensification de la guerre civile. Est-ce aider à la réalisation du socialisme ? Au contraire, les militaires allemands n'en briseront que plus facilement le front révolutionnaire. La dissolution de l'Assemblée constituante servira les intérêts bourgeois que les bolchéviques prétendent combattre. Seule l'Assemblée constituante sauvera la révolution ....

Lénine tente de le faire arrêter quelques heures plus tard, une indiscrétion le sauve.

L'homme politique transcaucasien

De retour à Tiflis, il siège à l'Assemblée provisoire de Transcaucasie (le Sejm), constituée des représentants arméniens, azerbaïdjanais, géorgiens et russes élus à l'Assemblée constituante russe,

Le Sejm ne reconnaît pas l'autorité bolchévique de Pétrograd tout en maintenant l'idée d'une Russie parlementaire dans laquelle les nationalités s'exprimeraient et la justice sociale s'établirait ("ligne politique dite russophile" selon certains observateurs de l'époque).

Paradoxalement la politique étrangère de Lénine conduit le Sejm à prendre une autre ligne politique. La Russie bolchévique signe un traité de paix séparée avec l'Empire allemand à Brest-Litovsk : il accorde des districts arméniens et géorgiens à l'Empire ottoman. Ce dernier les réclame manu militari à la Transcaucasie et accentue même ses exigences. Le négociateur transcaucasien, Akaki Tchenkéli, réussit à convaincre la majorité du Sejm à s'allier avec l'Empire allemand, qui s'engage à contenir l'Empire ottoman aux clauses du traité à condition que la Transcaucasie se sépare de la Russie ("ligne politique dite germanophile").

Irakli Tsérétéli, et quelques autres sociaux démocrates transcaucasiens qui croient toujours à la stratégie d'une Russie parlementaire, sont en minorité. L'indépendance de la Fédération de Transcaucasie est proclamée en février 1918. Mais confrontée à des intérêts arméniens, azéris et géorgiens différents, elle est dissoute à l'issue de trois mois.

Lors de la dernière séance du Sejm, en réponse à la question du député constitutionnel démocrate russe Semenov, Irakli Tsérétéli répond :

"Si une grande nation comme le peuple russe peut survivre, quoique bien affaiblie, à une crise bolchéviste, un petit peuple risque d'en périr, et que, pour les petites nations surtout, l'intérêt national est primordial".

C'est l'abandon de la "ligne politique dite russophile", évolution qui marquera l'histoire moderne du peuple géorgien.

L'homme politique géorgien

La Ière République de Géorgie est proclamée le 26 mai 1918.

Compte tenu de son audience internationale, Irakli Tsérétéli remplit les missions de ministre plénipotentiaire dans le 3éme gouvernement homogène social-démocrate présidé par Noé Jordania.

Il se joint à Nicolas Tchéidzé pour représenter la Géorgie à la Conférence de la Paix à Paris en janvier 1919.

Il représente aussi le Parti ouvrier social-démocrate géorgien auprès de la IIème Internationale socialiste et s'active afin que la communauté internationale soit sensibilisée au sort de la Géorgie.

Une délégation visite plusieurs régions géorgiennes en septembre 1920. Elle est composée de sociaux démocrates britanniques conduits par Ramsay MacDonald, français conduits par Pierre Renaudel et belges conduits par Emile Vandervelde. Les sociaux démocrates allemands conduits par Karl Kautsky viennent plus tard. L'accueil de la population est chaleureux, elle pense y voir une reconnaissance définitive de l'indépendance de la Géorgie.

Irakli Tsérétéli siège à l'exécutif de l'Internationale socialiste jusqu'en 1939.

*

Adversaire politique redouté de Lénine depuis la scission bolchévique, Irakli Tsérétéli combat d'abord face à face à Petrograd et ensuite à distance. Leur principal différent provient de la nature des moyens permettant de parvenir au socialisme, la dictature du prolétariat par l'intermédiaire du Parti communiste (le pouvoir aux soviets) pour Lénine, la voie démocratique (l'Assemblée constituante et le régime parlementaire) pour Tsérétéli. Redouté également de Trotski, ce dernier lui répondra en 1922 par un pamphlet public, Entre l'impérialisme et la révolution, afin de justifier à postériori l'intervention des armées de la Russie soviétique en Géorgie et la dictature bolchévique.

L'exil

Irakli Tsérétéli s'exile d'abord en France en 1921.

En 1924, il émet des réserves sur la préparation d'une insurrection nationale en Géorgie, estimant que l'Armée rouge et la Tchéka y sont trop profondément implantés, rejoignant les positions de Nicolas Tchéidzé.

Durant les années 1940, il refuse toute compromission avec l'occupant et tout encouragement aux jeunes Géorgiens exilés qui veulent rejoindre l'armée allemande afin de libérer la Géorgie.

Durant une vingtaine d'années, il anime un courant informel -Opozitzia- au sein du Parti ouvrier social-démocrate géorgien en exil, qualifié par certains observateurs de "socialisme de droite" car résolument anti-bolchévique et pro-occidental, par d'autres de "socialisme de gauche" car résolument anti-nazi et favorable aux conquêtes ouvrières (5).

En 1948, en pleine montée de la guerre froide, il rejoint les Etats-Unis (6). Il y décède en 1959 (7).

Notes :

(1) Joseph Djougachvili, de retour de déportation de Sibérie en mars 1917, propose une alliance avec les mencheviks, la poursuite d'une guerre défensive contre l'Allemagne et la convocation d'une Assemblée constituante. Il se fera fortement tancé par Lénine, après son retour à Petrograd.

(2) La partie la plus radicale du mouvement bolchévique, l'Organisation militaire qui déclare réunir soixante mille soldats, prépare une manifestation armée qui aura lieu le 3 juillet 1917 à Petrograd.

(3) La révélation que l'Allemagne a financé le retour en Russie de Lénine en avril 1917 et la tentative de coup de force bolchévique du 3 juillet 1917 confortent Irakli Tsérétéli dans l'idée que l'appui de la Grande-Bretagne, de la France, voire de l'Italie, est nécessaire.

(4) Témoignage de George Buchanan, ambassadeur de Grande-Bretagne en Russie : "Irakli Tsérétéli a une personnalité raffinée et sympathique. Il me plaisait par l'honnêteté transparente de ses propos et ses manières loyales. Il était, comme beaucoup de sociaux démocrates, un idéaliste mais je ne pouvais pas le lui reprocher. Il faisait l'erreur d'approcher les problèmes de politique pratique avec un point de vue purement théorique".

(5) La dernière manifestation publique de ce courant informel est publiée le jeudi 22 février 1962 dans le Populaire de Paris, journal officiel de la SFIO -le Parti socialiste français de l'époque-, à la signature de Raymond Naegelen, faisant référence au Parti ouvrier social-démocrate géorgien, groupe Irakli Tsérétéli.

(6) Souvenir : "Au milieu des années cinquante, vraisemblablement lors de son dernier voyage en Europe, Irakli Tsérétéli revient à Leuville-sur-Orge, conduit par l'un de ses fidèles partisans, Martiané Mguéladzé, chauffeur de taxi. Après le repas traditionnel et les discours verre à la main, après que les femmes et les enfants aient quitté la table, les hommes parlent politique. Le leitmotiv en est, si Alexandre Fédorovitch (Kérenski) avait accepté d'éliminer Vladimir Ilitch (Lénine) par la manière forte, la révolution de février aurait-elle été sauvée ? Le vieil homme, caressant longuement sa barbiche de la main, en semble persuadé".

(7) Les cendres d'Irakli Tsérétéli reposent au "carré géorgien" du cimetière communal de Leuville-sur-Orge.

*

Sources multiples :

-  Géorgie, bibliographie : histoire, témoignages et romans historiques

-  Archives personnelles Martiané Mguéladzé,

-  Archives familiales,

-  Internet dont David Marshall Lang, Levan Urushadze, Marxists, Wikipedia.

Voir aussi :

-  Géorgie : les partis politiques avant 1991

-  La Ière République de Géorgie (1918-1921)

-  La Ière République de Géorgie en exil en France

-  photographie d'Irakli Tsérétéli aux obsèques de Nicolas Tchéidzé, en 1926 à Paris

http://www.samchoblo.org/agf_gouver...

-  Le "carré géorgien" du cimetière communal de Leuville-sur-Orge



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