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La Ière République de Géorgie en exil en France


EN 1922, LEUVILLE-SUR-ORGE ACCUEILLE PRÉSIDENTS, MINISTRES ET HOMMES POLITIQUES
vendredi 24 juin 2011, par Mirian Méloua

Le 17 mars 1921, devant l'avancée de l'armée de la République socialiste fédérative soviétique russe, dite Armée rouge, l'Assemblée constituante géorgienne donne instruction au gouvernement Jordania de poursuivre le combat en exil.

Installée un temps à Constantinople et délogée par les autorités turques qui ne souhaitent pas déplaire aux autorités soviétiques, la classe politique géorgienne bénéficie de l'asile accordé par les autorités françaises.

Le 24 juin 1922, une propriété est achetée à Leuville-sur-Orge, avec l'argent public de la Géorgie, elle devient le symbole de la résistance à l'occupant soviétique : le "Château des Géorgiens", ancien pavillon de chasse d'un château disparu.

 

Des hommes politiques opposés au tsarisme et au communisme


Nicolas Tchéidzé, président de l'Assemblée constituante, Noé Ramichvili, président du 1er gouvernement, Noé Jordania, président des 2e et 3e gouvernements, les ministres (Rajden Arsénidzé, Guiorgui Eradzé, Guiorgui Jourouli, Evguéni Guéguétchkori, Konstantiné Kandélaki, Grigol Ouratadzé, Akaki Tchenkéli, Irakli Tsérétéli, Noé Tsintsadzé entre autres), les chefs de file de l'opposition parlementaire (Ekvtimé Takhaichvili et Samson Pirtskhalava), des députés (Spiridon Kédia), des militaires (le général en chef Kvinitadzé, le commandant de la garde nationale Valiko Djoughéli), le maire de Tiflis (Bénia Tchkhikchvili), des représentants de l'intelligentsia géorgienne et des citoyens ordinaires s'exilent en France, soit environ un millier de personnes.

Elles considèrent cette situation "provisoire" : le droit international l'emportera. Dans les faits, à part quelques exceptions, elles ne reverront jamais leur patrie.

Noé Khomériki, ministre de l'Agriculture retourne clandestinement en Géorgie en 1923 afin d'assurer la liaison politique avec l'insurrection nationale en préparation. Il est arrêté et exécuté le 1er septembre 1924 par la police politique soviétique, "la Tchéka". Son épouse se suicide. Ils laissent un orphelin, en France, Victor.

Valiko Djoughéli et Bénia Tchikhikchvili sont également envoyés clandestinement en Géorgie pour préparer l'insurrection de 1924 ; arrêtés, ils sont eux aussi exécutés.

Nicolas Tchéidzé se suicide le 7 juin 1926 à Leuville-sur-Orge, après ête intervenu à plusieurs reprises, vainement, auprès de la Société des Nations à Genève. Il laisse une veuve, Alexandra, et une fille, Véronique.

Noé Ramichvili est assassiné en 1930 à Paris : il représentait certainement un danger concret pour le pouvoir soviétique en place à Tbilissi. Il laisse une veuve, Maro, et quatre enfants, Béno, Akaki, Nina et Thamar.

Ekvtimé Takhaïchvili et Samson Pirtskhalava, vice-présidents de l'Assemblée constituante, résident eux aussi un temps à Leuville-sur-Orge : ils retournent en Géorgie après la IIème Guerre mondiale. Le destin d'Ekvtimé Takhaïchvili, savant avant d'être homme politique, est singulier : il convoie le "Trésor national géorgien", composé de bijoux et de pièces d'orfèvrerie lors de son départ en exil et à nouveau lors de son retour. Le destin de Samson Pirtskhalava est tragique, il meurt sur le chemin de la déportation en Asie centrale.

Noé Jordania, dernier chef de l'exécutif, évite en 1933 la fermeture complète de la Légation géorgienne en France (représentation diplomatique) : elle est transformée en Office des Réfugiés géorgiens à mission consulaire. Jusque dans les années cinquante, il envoie régulièrement des émissaires clandestins en Géorgie afin de garder le contact avec la population. Il meurt en exil en 1953.

Irakli Tsérétéli (ministre plénipotentiaire) reste membre du comité exécutif de la IIème Internationale socialiste jusqu'en 1939 et défend des positions minoritaires (aucun compromis tactique avec l'Allemagne nazie, l'anti-bolchévisme n'est pas synonyme d'anti-Russie). En pleine guerre froide, il décide de s'expatrier à nouveau, cette fois vers les Etats-Unis pour y entreprendre des travaux historiques. Il décède en 1959 et ses cendres sont ramenées au carré géorgien du cimetière communal de Leuville-sur-Orge.

Guiorgui Jourouli (Finances, Commerce et Industrie du 1er gouvernement) décède en 1951, Evguéni Guéguétchkori (Affaires étrangères) en 1954, Constantiné Kandélaki (Finances, Commerce et Industie) en 1958, Akaki Tchenkéli (Affaires étrangères du 1er gouvernement) et Grigol Ouratadzé (secrétaire d'Etat ayant négocié le traité de paix avec la Russie soviétique en 1920) en 1959, Rajden Arsénidzé (Justice) en 1965, Guiorgui Eradzé (Travail) en 1971, Noé Tsintsadzé (secrétaire d'Etat à la Jeunesse) en 1978.

Le général Kvinitadzé, en froid avec le gouvernement géorgien car il considère ne pas avoir bénéficié de son plein soutien lors de l'invasion soviétique, se tient éloigné du 'Château des Géorgiens" de Leuville-sur-Orge, ainsi que le colonel Tcholokhachvili, héros de l'insurrection nationale de 1924 (1). Ils décèdent en France et seront inhumés dans le carré géorgien du cimetière communal de Leuville-sur-Orge. Après la Révolution des Roses, la rue du ministère géorgien de la Défense prendra le nom de "Général Guiorgui Kvinitadzé", la sépulture de Kakoutsa Tcholokhachvili sera transférée au Panthéon de Tbilissi.

L'action politique à partir de Leuville-sur-Orge s'éteindra durant les années 1950 avec la disparition des grandes figures historiques de la Ière République. Noé Tsintsadzé en sera le dernier représentant : il engagera le micro-filmage des archives officielles dont des exemplaires seront ultérieurement envoyés en Géorgie, aux Etats-Unis et en France (B.D.I.C. Nanterre).

 

Une difficile survie en exil


Les portaits d'une quinzaine d'hommes d'Etat géorgiens sont exposés à Leuville-sur-Orge, au grand salon de la résidence d'exil de la Ière République. Ils reçoivent régulièrement la visite de Géorgiens ou de descendants, venus de Géorgie et d'autres pays du monde, pour lesquels "Levili" est le symbole de la résistance à 70 années d'occupation étrangère.

Pourtant le portrait d'un ministre "modeste" de sa personne et néanmoins indispensable aux présidents et à ses collègues n'y figure pas, celui de Guiorgui Eradzé (2). Il gère durant des décennies les 5 hectares de la propriété de Leuville-sur-Orge, affectant lopins et parcelles, surveillant les bons et les mauvais cultivateurs ... et donnant de la voix aux enfants égaillés dans les champs de fraises ou sur les cerisiers !

Le village rural compte à l'époque quelques centaines d'habitants, auxquels viennent s'ajouter une centaine de Géorgiens. L'accueil de la population leuvilloise est solidaire, et étonné, devant des émigrés politiques qui ne rechignent pas au travail de la terre, quelles que soient leurs origines sociales. Les maires successifs, en particulier Justin Payen jusqu'en 1924 et Georges Oziard jusqu'en 1929, aiment à faire participer ces administrés particuliers aux cérémonies municipales.

Plus tard, dans les années soixante, le journaliste Pierre Bonte en a fera état dans son émission radiophonique "Bonjour Monsieur le Maire", Eka Khamkhadzé également dans son mémoire "Les Géorgiens de Leuville", en 2002.

La commune urbaine de Leuville-sur-Orge (3757 habitants en 2004) ne compte pratiquement plus de Géorgiens : les descendants se sont intégrés et francisés. Des journées franco-géorgiennes sont organisées chaque année, depuis 2003, en collaboration avec les autorités municipales françaises (3).

 

Un avenir incertain pour la résidence d'exil


Sur conseil des autorités françaises, et afin de se prémunir de toute revendication de la part de l'URSS, une Société civile immobilière est constituée le 6 novembre 1926 : elle fait l'acquisition du domaine, le 10 février 1927. Les actions en étaient détenues par des représentants de la majorité gouvernementale sociale-démocrate (Evguéni Guéguétchkori, Noé Jordania, Konstantiné Kandélaki, Noé Ramichvili et Akaki Tchenkéli) et par ceux de l'opposition sociale-fédérale (Samson Pirtskhalava) et nationale-démocrate (Evktimé Takhaïchvili). Aujourd'hui, elles sont détenues par leurs descendants, ou leurs mandataires. Ils portent l'engagement moral de retour des biens à la Géorgie.

Un Foyer géorgien, réunissant les habitants de la résidence, gère au quotidien le parc et les bâtiments.

Sous l'ère du président Edouard Chevardnadzé, une commission mixte se réunit afin d'étudier les solutions qui auraient permis de sauvegarder la mémoire et d'apporter les aménagements nécessaires à la propriété : l'issue n'en est pas favorable.

Lors de sa visite à Leuville-sur-Orge, le 8 mars 2004, le président Mikheïl Saakachvili s'engage à étudier à son tour la question.

Le 23 mai 2011, un mémorandum de dévolution de la propriété à l'Etat géorgien est signé par la Société civile immobilière.

Aujourd'hui comme hier, la Géorgie a certainement d'autres priorités. L'idée d'un centre culturel franco-géorgien, sauvegardant un siècle d'histoire et s'ouvrant à des projets locaux, régionaux et transnationaux est parfois avancée.

 

Notes


(1) D'autres personnalités, souvent d'obédience nationale démocrate, mais parfois aussi appartenant aux tendances minoritaires du mouvement social-démocrate, se tiennent éloignées du "Château des Géorgiens" de Leuville-sur-Orge, durant des décennies d'exil.

(2) Guiorgui Eradzé 81882-1971), ancien ministre du travail, a aussi une lourde charge familiale, outre sa femme Olra -née Pichkina- (1883-1963), un enfant (mort à l'âge de 9 ans en 1930), il subvient également aux besoins de sa belle-mère Nadejda Pichkina (1859-1942). Olra Eradzé, d'origine russe, laissera des écrits en français sur la vie du Château de Leuville-sur-Orge.

(3) Les journées franco-géorgiennes de Leuville-sur-Orge (91).

 

Sources


-  archives familiales,

-  archives personnelles de Véronique Tchéidzé (1909-1986), fille de Nicolas,

-  archives personnelles de Martiané Mguéladzé (1898-1979), légataire universel d'Irakli Tsérétéli.

Voir aussi :

-  La Ière République de Géorgie (1918-1921)

-  Géorgie et France : Rajden Arsénidzé (1880-1965), ministre

-  Géorgie, France et Géorgie : Valiko Djoughéli (1887-1924), chef de la Garde nationale

-  Géorgie et France : Evguéni Guéguétchkori (1881-1954), homme d'Etat transcaucasien

-  Géorgie, France et Géorgie : Noé Homériki (1883-1924), révolutionnaire et ministre de l'Agriculture

-  Géorgie, Suisse et France : Noé Jordania (1868-1953), président des 2e et 3e gouvernements de la Ière République

-  Guiorgui Jourouli (1865-1951), ancien ministre, premier président de l'Association géorgienne en France

-  Géorgie et France : Spiridon Kédia (1884-1948), homme politique

-  Géorgie et France : Guiorgui Kvinitadzé (1874-1970), général

-  Géorgie et France : Grigol Ouratadzé (1880-1959), secrétaire d'Etat

-  Géorgie, France et URSS : Samson Pirtskhalava (1872 - 1952), vice-président de l'Assemblée constituante

-  Géorgie et France : Noé Ramichvili (1881-1930), président du 1er gouvernement de la Ière République

-  Géorgie, France et URSS : Ekvtimé Takhaïchvili (1863-1953), savant et homme politique

-  Géorgie, Russie et France : Nicolas Tchéidzé (1864-1926), homme d'État

-  Géorgie et France : Akaki Tchenkéli (1874-1959), homme d'Etat transcaucasien

-  Géorgie, France et Géorgie : Bénia Tchkhikvichvili, président de la République auto-proclamée de Gourie (1905-1906)

-  Géorgie, Russie, France et Etats-Unis : Irakli Tsérétéli (1881-1959), homme d'État

-  Deux photographies de membres du gouvernement et de l'opposition en exil en France, prises en 1926 lors des obsèques de Nicolas Tchéidzé, apparaissent sur

http://www.samchoblo.org/agf_gouver...



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