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La Ière République de Géorgie (1918-1921)


RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE GÉORGIENNE
lundi 18 novembre 2013, par Mirian Méloua

Les racines de la Ière République de Géorgie sont profondes. Elles prennent naissance dans l'annexion unilatérale du pays par la Russie tsariste. Elles se développent ensuite avec l'oppression sociale exercée quotidiennement et avec les tentatives maladroites de russification (1).

La divergence des intérêts nationaux arméniens, azéris et géorgiens font éclater le rêve d'une Transcaucasie démocratique à partir de laquelle la reconquête de la Russie bolchévique et l'instauration d'une démocratie russe auraient été possibles (2).

L'épilogue sera sanglant. La Russie bolchévique aura le dernier mot grâce à son Armée rouge. L'immense espérance suscitée par les représentants des Alliés sera déçue. La Grande-Bretagne et la France, à peine remises de leur victoire à la Première guerre mondiale, resteront passives.

Le 26 mai 1918, le porte parole du Conseil national de Géorgie (organisation accueillant toutes les tendances politiques), Noé Jordania, ancien président du soviet de Tiflis, restaure l'indépendance nationale et proclame l'avènement d'une Ière République, la République démocratique géorgienne.

Le Conseil national déclare garantir les droits civiques et politiques à tous les citoyens habitant ce territoire sans distinction de nationalité, de sexe, de classe sociale et de religion.

L'Empire allemand et l'Empire ottoman reconnaissent immédiatement ce nouvel Etat.

 

Le parlementarisme


Le Conseil national élargit sa représentation en cooptant des délégués abkhazes, arméniens, azéris -appelés à l'époque tatars-, russes et ossètes (souvent issus des élections provoquées l'année précédente par le gouvernement provisoire de Petrograd) et se proclame "pouvoir législatif".

Nicolas Tcheïdzé, ancien président du Comité exécutif du Soviet de toutes les Russies à Pétrograd (février à octobre 1917) et ancien président du Parlement provisoire de Transcaucasie à Tiflis (février à mai 1918), est élu en juin 1918 président du Conseil national géorgien étendu, puis en octobre 1918 président du Parlement provisoire géorgien, en février 1919 président de l'Assemblée constituante géorgienne (3), en février 1921 président du Parlement géorgien.

L'Assemblée constituante établit une Constitution donnant le pouvoir législatif à un Parlement élu au suffrage universel et le pouvoir exécutif à un président de Gouvernement (président de Conseil des ministres selon la terminologie en vigueur en France à l'époque), élu par le Parlement dans la limite de deux mandats consécutifs (4).

Plus d'une centaine de lois seront votées concernant les droits civiques (vote des femmes et des hommes de plus de 20 ans, de toutes nationalités, instruction publique), les droits judiciaires, les droits économiques (propriété de la terre cultivée aux paysans), les droits sociaux (journée de travail limitée à 8 heures) et la défense nationale (Garde nationale sous contrôle du Parlement, conscription des jeunes classes).

 

Les gouvernements


Sur le plan exécutif, Noé Ramichvili forme le premier gouvernement d'union nationale, avec des représentants sociaux-démocrates, nationaux-démocrates et sociaux-fédéralistes. Parmi les ministres sociaux-démocrates, on trouve Grigol Guiorgadzé (Défense, ou Guerre selon les traductions), Noé Homériki (Agriculture et Travail), Akaki Tchenkéli (Affaires étrangères), parmi les nationaux-démocrates Guiorgui Jourouli (Finances, Commerce et Industrie) et Ivané Lordkipanidzé (Communications et Chemins de fer), parmi les sociaux-fédéralistes Guiorgui Laskhichvili (Instruction publique ou Education nationale selon les traductions) et Chalva Meskhichvili (Justice).

Noé Jordania forme les deuxième et troisième gouvernements géorgiens : ce dernier sera homogène social-démocrate. Il est composé de Rajden Arsénidzé (Justice), Guiorgui Eradzé (Travail et Ravitaillement), Evguéni Guéguétchkori (Affaires étrangères), Constantiné Kandélaki (Finances, Commerce et Industrie), Noé Khomériki (Agriculture et Communications), Noé Ramichvili (Intérieur, Instruction publique et Défense), Akaki Tchenkéli et Irakli Tsérétéli (ministres plénipotentiaires).

Certains anciens ministres, ou parlementaires, sociaux-fédéralistes et nationaux-démocrates, comme Guiorgui Jourouli, Guiorgui Gvazava, Guiorgui Laskhichvili, Niko Nikoladzé et Ivané Zourabichvili, acceptent des missions de conseil auprès du chef de l'exécutif.

De facto, trois hommes politiques ont exercé certains pouvoirs de chef d'Etat durant la Ière République de Géorgie (mai 1918 - mars 1921), Noé Ramichvili (président du Ier gouvernement), Nicolas Tchéidzé (président du Conseil national, de l'Assemblée provisoire, de l'Assemblée constituante et du Parlement) à la Conférence de la Paix de Paris en 1919 et Noé Jordania (porte parole du Conseil national, président des 2ème et 3ème gouvernements). De jure, aucun des trois ne fut ni président de la République, ni chef d'Etat.

 

Le bilan intérieur


Sur le plan intérieur, ces gouvernements suivent une orientation réformiste, avec notamment l'établissement de la langue nationale géorgienne et l'alphabétisation, la création de l'Université de Tiflis, la séparation de l'Eglise et de l'Etat, la mise en place d'un pouvoir judiciaire, l'abolition de la peine de mort, la mise en place de pouvoirs locaux, la réforme agraire, la nationalisation des mines de manganèse.

 

Le bilan extérieur


Sur le plan extérieur, si les gouvernements souhaitent afficher une neutralité diplomatique tant vis-à-vis des Russies blanches et rouges que vis-à-vis de l'Alliance germano-turque et de l'Entente franco-britannique, ils donnent de fait un rôle privilégié à l'Empire allemand jusqu'en novembre 1918.

Dès la proclamation de l'indépendance, des troupes régulières bavaroises débarquent par le port de Poti. Elles se déplacent jusqu'à la frontière turco-géorgienne afin de bloquer toute velléité d'invasion ottomane : la bannière allemande n'est pas parfois suffisante, à plusieurs reprises des coups de feu sont échangés. Des généraux allemands sont acueillis à Tiflis. Des experts allemands mettent en place des moyens radio-télégraphiques et s'intéressent à la vie économique, comme les filières d'exportation.

Après la défaite de l'Alliance germano-turque, l'armée britannique débarque à son tour à Batoumi, le 23 novembre 1918 : elle trouve le matériel et l'artillerie laissés par l'armée allemande lors de son évacuation précipitée. Elle joue à son tour les médiateurs : la question des districts de Bortchalo, Djavakhétie et Lori a déclenché une guerre arméno-géorgienne. La Grande-Bretagne en négocie la fin. Les districts de Bortchalo et de Djavakhétie resteront géorgiens.

Nicolas Tchéidzé et Irakli Tsérétéli, dont les antécédents en faveur du maintien de la Russie aux côtés des Alliés dans la guerre sont connus, conduisent la délégation géorgienne à la Conférence de la Paix de Paris en 1919.

Nicolas Tchéïdzé est porteur d'un document, connu de lui seul et du président du gouvernement, Noé Jordania, "la Géorgie serait prête à accepter un protectorat de la Grande-Bretagne, ou de la France, à la condition que sa souveraineté soit reconnue sur ses affaires intérieures". Une "nouvelle ligne politique dite anglophile" (ou "francophile selon") est ainsi proposée.

Lloyd George et Clémenceau pardonnent difficilement à la Géorgie son alliance avec l'Empire allemand et la reconnaissance internationale de jure viendra tardivement. Néanmoins, afin de pénaliser l'Empire ottoman vaincu, les districts d'Ardahan, d'Artvin et de Batoumi sont réattribués à la Géorgie. Les districts de Rizé et d'Hopa, de l'Est du Lazistan reviennent même à la Géorgie au traité de Sèvres du 10 août 1920. Les "Jeunes Turcs" de l'Empire ottoman ne l'acceptent pas : ils obtiendront l'abrogation de ces dispositions internationales auprès de la Russie soviétique en 1923 (5), en conformité du traité de Brest-Litovsk.

Après le départ de l'armée britannique, un mandat italien est un temps envisagé, sans suite. La question militaire demeure.

A l'Ouest, l'Abkhazie constitue un passage pour les armées blanches de Denikine qui cherchent à conserver une partie du territoire de l'Empire russe : l'armée nationale géorgiennes intervient jusqu'à Sotchi, ville qui fut abkhaze jusqu'au XVIème siècle.

Au Nord la situation est encore plus délicate car l'Armée rouge prend le pas sur les armées blanches : elle a déjà envahi l'Azerbaïdjan. Les "bolcheviques géorgiens" procédent à des coups de main comme celui du 3 mai 1920, à l'Ecole militaire de Tiflis, repoussé par les élèves officiers du général Kvinitadzé. Le représentant de la République socialiste fédérative soviétique russe, Lev Karakhan, et celui de la République démocratique géorgienne, Gricha Ouratadzé, signent le 7 mai, à Moscou, un traité de reconnaissance de l'indépendance géorgienne, mentionnant l'interdiction faite à la Géorgie d'accueillir des armées étrangères et la légalité d'un parti communiste géorgien.

Le 27 janvier 1921, Aristide Briand, ministre français des Affaires étrangères envoie une dépêche à Evguéni Guéguétchkori pour l'informer que le Conseil suprême de Versailles reconnaît de jure l'indépendance de la Géorgie reconnue de fait jusqu'alors :

"... qu'après avoir pris connaissance de la décision par laquelle le Conseil suprême, à la date du 26 janvier 1921, a résolu de reconnaître de jure l'indépendance de la Géorgie ... les puissance alliées sont heureuses de pouvoir témoigner à nouveau la sympathie avec laquelle elles ont suivi les efforts du peuple géorgien vers l'indépendance et de l'admiration que leur inspire l'oeuvre déjà accomplie ..".

 

L'invasion conjuguée de l'Armée rouge et de l'armée ottomane


Dans la nuit du 11 au 12 février 1921, le poste militaire géorgien du district de Lori, à majorité ethnique arménienne, est attaqué. Parallèlement, un Comité révolutionnaire géorgien, dirigé par le communiste Pelipe Makharadzé, demande l'aide de Moscou.

Le 14 février, la Russie soviétique décide l'intervention de l'Armée rouge afin de répondre à l'appel des communistes arméniens et géorgiens.

Le 16 février, la XIe Armée, commandée par Anatoli Gekker, défait les gardes frontières du général Akhmétéli (rivière Khrami) et entre sur le territoire géorgien par le Sud-Est. Le général Tsouloukidzé fait sauter les ponts de chemin de fer et démolir les routes afin de retarder l'avance soviétique.

Le 17, la cavalerie et l'infanterie soviétiques sont à 15 kilomètres de Tiflis, défendue par les troupes des généraux Djindjikhia (Patara Lilo, Didi Lilo), Mazniachvili (Chindissi) et Andronikachvili (Tabakhméla et Kodjori).

Du 18 au 23, les positions stratégiques de Tabakhméla et de Kodjori changent de main à plusieurs reprises.

Le 23 février, les ponts de chemin de fer sont réparés : les chars (6) et les trains blindés soviétiques entrent en action. Kodjori est perdu, la jonction entre les éléments de l'Armée rouge venu du Sud-Est et du Sud-Ouest risque de s'opérer. Le général Mazniachvili, plein Sud, essuie de lourdes pertes. Le général Djindjikhia, à l'Est, empêchera difficilement l'encerclement de la capitale géorgienne.

Le 24 février, le commandant en chef, Guiorgui Kvinitadzé, donne l'ordre de la retraite vers l'Ouest à Mtskhéta, afin de ne pas faire anéantir l'armée géorgienne et de ne pas faire détruire Tiflis.

L'Armée rouge entre dans la capitale le 25 février.

Le long de la mer Noire, un instant aidée par les canons de la Marine nationale française, l'armée géorgienne regagne Gagra (en Abkhazie) sur la IXe Armée soviétique, puis le reperd le 1er mars. Soukhoumi, Zougdidi et Poti sont perdus les 4, 9 et 14 mars.

Au Nord, par la passe de Mamissoni, un détachement de l'Armée rouge infiltre la vallée du Rioni : les combats sont sanglants à Sourami, le 5 mars. Koutaïssi est perdue le 10 mars.

Au Sud-Ouest, après un utimatum (23 février), les troupes ottomanes occupent les districts d'Ardahan et d'Artvin : elles proclament l'annexion de l'Adjarie le 16 mars. Elles sont dans Batoumi le 17 mars. Les éléments les plus proches de l'armée géorgienne, commandée par le général Mazniachvili, engagent le combat le 18 mars et défont le détachement de Kyazim Bey : ce sera leur dernière bataille. La cavalerie soviétique de Domitri Zhloba entre dans Batoumi le 19 mars.

Ainsi les armées de la Russie soviétique, forte de 50 000 hommes, ont attaqué la Géorgie sur plusieurs fronts. L'armée géorgienne sous le commandement du général Kvinitadzé et la Garde nationale sous le commandement de Valiko Djouguéli, fortes d'à peine 15 000 hommes, ont résisté six semaines : inférieures numériquement, en l'absence d'approvisionnement en armes et munitions, elles ont cessé les combats. L'armée ottomane en a profité pour envahir deux districts que les Soviétiques lui avaient cédé dans une clause secrète et a tenté d'y ajouter le district de Batoumi.

 

L'exil de la classe politique


Le 16 mars l'Assemblée constituante (renommée Parlement), repliée à Batoumi, donne instruction au gouvernement Jordania de poursuivre la résistance de l'extérieur du pays.

Installé un temps à Constantinople, et délogé par les autorités turques qui ne souhaitent pas déplaire aux autorités soviétiques, il bénéficie de l'asile politique accordé par les autorités françaises. Des représentants de la classe politique géorgienne, majorité et opposition, quelques militaires, des membres de l'intelligentsia et des simples citoyens ont suivi. L'exil concerne moins d'un millier de personnes.

 

Notes


(1) L'Empire russe et les Géorgiens (1801-1917)

(2) La Transcaucasie (1917 - 1918)

(3) Les élections parlementaires de février 1919 réunissent 67% des électeurs inscrits. Elles conduisent aux résultats suivants : Parti social-démocrate 408 541 voix et 109 élus, Parti social-fédéraliste 22 630 voix et 8 élus, Parti national-démocrate 30 128 voix et 8 élus, Parti social-révolutionnaire 21 453 voix et 5 élus, Radicaux 3 107 voix, Parti Dachnak (Arméniens) 2 353 voix, Autres 2 000 voix.

(4) Selon Datiko Charachidzé, député de l'Assemblée constituante géorgienne : "Désormais le président du Conseil des ministres [président du Gouvernement utilisé habituellement] sera réélu chaque année. Le Gouvernement n'est qu'une sorte de commission exécutive du pouvoir législatif. Il n'existe pas de poste de président de la République". Selon Malkhaz Matsabéridzé, professeur à l'Université d'Etat Ivané Djavakhishvili de Tbilissi et constitutionnaliste : "L'institution du président de la République était considérée comme inappropriée pour le développement de la démocratie. Afin de prévenir des crises parlementaires et de garantir une gestion stable de l'Etat entre les sessions parlementaires, il était convenu d'élire le chef de gouvernement pour un délai d'un an et de le doter de certains pouvoirs de chef d'Etat. L'élection du chef de gouvernement se limitait à deux mandats successifs".

(5) Le 23 octobre 1923, à Kars, les représentants de Mustapha Kémal obtiendront de ceux de Lénine l'abrogation des dispositions frontalières prises par l'Entente franco-britannique : les districts d'Ardahan, d'Artvin, d'Hopa et de Rizé sont attribués à la Turquie, celui de Batoumi à la Géorgie soviétique.

(6) L'Armée rouge dispose de chars britanniques Mark V substitués aux armées blanches tsaristes durant la guerre civile russe.

 

Sources multiples


-  Géorgie, bibliographie : histoire, témoignages et romans historiques,

-  archives familiales,

-  archives personnelles de Véronique Tchéidzé (1909-1986), fille de Nicolas,

-  archives personnelles de Martiané Mguéladzé (1898-1979), légataire universel d'Irakli Tsérétéli,

-  "H. Barbusse, les Soviets et la Géorgie" par D. Charachidzé, Editions Pascal, Paris, 1929,

-  Malkhaz Matsabéridzé, professeur à l'Université d'Etat Ivané Djavakhishvili de Tbilissi et constitutionnaliste (mai 2011),

-  Internet dont David Marshall Lang, Levan Urushadze, Marxists, Wikipedia.

 

Voir aussi


-  Géorgie : les partis politiques avant 1991

-  Géorgie et France : Rajden Arsénidzé (1880-1965), ministre

-  Géorgie, France et Géorgie : Valiko Djoughéli (1887-1924), chef de la Garde nationale

-  Géorgie et France : Evguéni Guéguétchkori (1881-1954), homme d'Etat transcaucasien

-  Géorgie, France et Géorgie : Noé Homériki (1883-1924), révolutionnaire et ministre de l'Agriculture

-  Géorgie, Suisse et France : Noé Jordania (1868-1953), président des 2e et 3e gouvernements de la Ière République

-  Guiorgui Jourouli (1865-1951), ancien ministre, premier président de l'Association géorgienne en France

-  Géorgie et France : Spiridon Kédia (1884-1948), homme politique

-  Géorgie et France : Guiorgui Kvinitadzé (1874-1970), général

-  Géorgie et France : Grigol Ouratadzé (1880-1959), secrétaire d'Etat

-  Géorgie, France et URSS : Samson Pirtskhalava (1872 - 1952), vice-président de l'Assemblée constituante

-  Géorgie et France : Noé Ramichvili (1881-1930), président du 1er gouvernement de la Ière République

-  Géorgie, France et URSS : Ekvtimé Takhaïchvili (1863-1953), savant et homme politique

-  Géorgie, Russie et France : Nicolas Tchéidzé (1864-1926), homme d'État

-  Géorgie et France : Akaki Tchenkéli (1874-1959), homme d'Etat transcaucasien

-  Géorgie, France et Géorgie : Bénia Tchkhikvichvili, président de la République auto-proclamée de Gourie (1905-1906)

-  Géorgie, Russie, France et Etats-Unis : Irakli Tsérétéli (1881-1959), homme d'État

-  Adjarie : 16 ,17 ,18 ,19 et 20 mars 1921.



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