Les États-Unis donnent une légitimité à Erdogan
En septembre, Donald Trump a rencontré le président turc Recep Tayyip Erdogan à la Maison Blanche, signalant une potentielle normalisation des relations entre les deux pays.
L’ambassadeur américain en Turquie, Tom Barrack, a déclaré : « Trump a dit : « Prenons une mesure audacieuse et donnons à Erdogan ce dont il a besoin », et ce dont il « a besoin », ce n’est pas d’armes ou de commerce, mais de « légitimité ».
Normalisation des relations, chasseurs F-35 et avions Boeing
Cette décision de l’administration Trump était motivée à la fois par des relations personnelles – les deux dirigeants cultivant des images de sens politique fort – et par des considérations stratégiques. À ce stade, les États-Unis sont confrontés à plusieurs objectifs clés.
Washington vise à éloigner la Turquie de la Russie dans le secteur énergétique.
À cette fin, les États-Unis tentent d’inciter Ankara à acheter du gaz naturel liquéfié américain plutôt que du gaz russe moins cher.
Pour la Turquie, cela coûtera plus cher.
Mais l’objectif des États-Unis est de réduire les revenus gaziers de la Russie et d’obtenir le soutien de la Turquie dans sa stratégie de la mer Noire à l’égard de l’Ukraine.
C’est pour cette raison que les deux parties discutent d’accords de défense et commerciaux importants pour la Turquie, le message sous-jacent étant le suivant :
En 2019, la Turquie a été « punie » par les États-Unis pour avoir acheté le système de défense aérienne russe S-400 : elle a été exclue du programme de chasseurs F-35 et frappée de sanctions de la CAATSA. L’administration Trump se dit désormais prête à assouplir ces restrictions.
- Les États-Unis ont indiqué qu’ils étaient prêts à reconsidérer la vente de F-35 à la Turquie et qu’ils pourraient lever « presque immédiatement » les sanctions de la CAATSA.
- En outre, des accords majeurs sont en cours de discussion sur des avions de ligne Boeing, des chasseurs F-16 et même des projets d’énergie nucléaire.
Comme l’a dit Trump, Erdogan veut des accords militaires et économiques « selon ses conditions », et les États-Unis sont désormais enclins à l’accepter.
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Stabilité régionale et rôle de médiateur de la Turquie
À cet égard, les États-Unis considèrent la Turquie comme un acteur utile.
Pour Washington, il est important qu’Ankara soit l’un des rares pays capables d’engager un dialogue à la fois avec Moscou et avec l’Occident.
- En Syrieles intérêts de la Turquie en matière de sécurité frontalière et ses liens avec des groupes armés lui confèrent une influence sur l’évolution de la situation. Les États-Unis estiment qu’Ankara peut jouer un rôle d’équilibre dans ce domaine.
- En UkraineErdogan peut négocier à la fois avec Poutine et les dirigeants occidentaux, renforçant ainsi son rôle de médiateur. Cela est également important pour la sécurité en mer Noire.
- À Gazaen septembre de cette année, Erdogan a rencontré Poutine et Trump pour discuter de la fin du conflit. Cela est considéré comme une preuve de la capacité de la Turquie à travailler simultanément avec les États de la région et les États-Unis.
Pour les États-Unis, la Turquie sert de « canal de négociation » en Syrie, en Ukraine et au Moyen-Orient. Cela renforce la position internationale d’Erdoğan et lui permet de se positionner comme un « leader régional ».
Coopération commerciale et énergétique
Ces domaines occupent une place importante dans les relations américano-turques.
- Accord gaz : Aux termes du contrat, la Turquie achètera 70 milliards de mètres cubes de gaz naturel liquéfié (GNL) aux États-Unis sur 20 ans. Pour les États-Unis, cela signifie une augmentation des ventes de gaz et d’armes ; pour la Turquie, il s’agit d’une diversification énergétique.
- Énergie nucléaire: les États-Unis proposent à la Turquie de petits réacteurs modulaires pour réduire sa dépendance à l’égard de la centrale nucléaire russe d’Akkuyu. L’objectif de Washington est d’éloigner la Turquie de la technologie russe et de promouvoir ses propres solutions nucléaires.
- Importance stratégique : ces mesures offrent aux États-Unis non seulement des avantages économiques mais également un avantage géopolitique. Pour la Turquie, c’est un moyen de réduire sa dépendance à l’égard de la Russie et de renforcer ses liens avec l’Occident, même si le pays sera confronté à des coûts énergétiques plus élevés.
Gagner les faveurs et les relations personnelles
Ce facteur joue également un rôle particulier dans les relations entre les États-Unis et la Turquie.
- L’approche de Trump : Il fait régulièrement l’éloge d’Erdogan en public. En 2024, il avait qualifié les succès militaires d’Erdogan en Syrie de « réalisation d’un objectif vieux de deux mille ans » et l’avait félicité.
- Amitié personnelle : Trump a ouvertement déclaré qu’il considérait déjà Erdogan comme un « ami ». Cette relation personnelle affecte les négociations diplomatiques, les États-Unis faisant davantage confiance à la Turquie et faisant des concessions.
- Bénéfice pour Ankara : Au niveau international, cela donne à la Turquie un levier diplomatique supplémentaire ; Sur le plan intérieur, Erdogan le présente comme « des négociations réussies dans l’intérêt de la nation », renforçant ainsi sa propre légitimité.
L’envoyé spécial de la Turquie pour la normalisation avec l’Arménie se rend à Erevan : aucune avancée
Les attentes du public étaient plus élevées pour la première visite d’un diplomate turc en Arménie. Mais à en juger par les déclarations officielles après la réunion, aucun progrès significatif dans les relations n’a été réalisé.

Résultats possibles de la politique
Cette politique pourrait conduire à une série de résultats à court et à long terme.
Résultats à court terme :
Les discussions entre Trump et Erdogan sur un plan de paix à Gaza ont permis à Ankara de se présenter comme un « diplomate actif et un acteur clé dans la promotion de la paix régionale ».
- La crise des F-35 a longtemps mis à rude épreuve les relations entre les États-Unis et la Turquie. L’administration Trump signale désormais une possible résolution. Si la Turquie accepte de renoncer aux systèmes russes S-400, elle pourrait retrouver l’accès aux chasseurs F-35.
- L’accord gazier confirmé de 43 milliards de dollars sur 20 ans, ainsi que d’importants contrats pour les avions Boeing et les chasseurs F-16, signifie une augmentation des ventes américaines de gaz et d’armes, tandis que la Turquie gagne en diversification énergétique, bien qu’à des coûts plus élevés.
- La couverture médiatique de la réunion a également renforcé l’image d’Erdogan. Les commentaires de Trump le qualifiant de « leader atteignant un objectif de deux mille ans en Syrie » ont été présentés par les médias turcs pro-gouvernementaux comme une « victoire stratégique ».
- Les discussions entre Trump et Erdogan sur un plan de paix à Gaza ont permis à Ankara de se présenter comme un « diplomate actif et un acteur clé dans la promotion de la paix régionale ».
Résultats à long terme : le régime autoritaire passe au second plan
Le soutien des puissances extérieures renforce l’autorité d’Erdogan et renforce sa position tant dans le pays qu’à l’étranger, renforçant le discours interne selon lequel « nous sommes à la table des puissances mondiales ».
Dans le même temps, cela permet de reléguer au second plan la gouvernance autoritaire et la répression intérieure.
Cette approche a suscité des réactions mitigées dans la société turque et occidentale. Aux États-Unis, certains démocrates considèrent les réunions Trump-Erdogan comme un compromis avec les valeurs démocratiques, tandis que le Congrès exprime de plus en plus ses inquiétudes quant aux violations des droits humains.
La plaisanterie de Trump lors de la réunion, dans laquelle il a déclaré qu’Erdogan « est le meilleur pour truquer les élections », a suscité de vives critiques dans les médias américains et parmi les partisans de la démocratie.
À long terme, les engagements économiques comportent également des risques. Les importants contrats américains de GNL obligent la Turquie à se tourner vers des sources d’énergie plus coûteuses, ce qui pourrait accroître la pression sur le budget national.
Si Washington impose des conditions plus strictes à l’avenir, cela pourrait tendre les relations d’Ankara avec Moscou et créer de nouveaux déséquilibres régionaux.
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Répression contre l’opposition en Turquie
Sur le plan intérieur, Erdogan bâtit sa légitimité principalement sur le système présidentiel centralisé en place depuis 2018 et sur les résultats des élections.
Cependant, l’opposition croissante sape progressivement ces fondements.
De nombreux observateurs affirment que les autorités réagissent en utilisant les médias pro-gouvernementaux et les mécanismes judiciaires pour affaiblir les dirigeants de l’opposition.
Parmi les exemples récents, citons l’arrestation du maire d’Istanbul, Ekrem İmamoğlu, et les restrictions imposées au Parti républicain du peuple (CHP), parti d’opposition, qui l’a nommé aux élections présidentielles de 2028.
Arrestation d’Imamoğlu et pression sur le CHP
Le principal rival d’Erdogan, le maire d’Istanbul, Ekrem İmamoğlu, a été arrêté en mars de cette année pour corruption et liens présumés avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), répertorié comme organisation terroriste non seulement en Turquie, mais aussi aux États-Unis, dans l’Union européenne et au Royaume-Uni.
L’arrestation a non seulement mis en danger la carrière politique d’İmamoğlu, mais a également suscité de sérieuses inquiétudes quant à l’état des institutions démocratiques en Turquie.
Dans le même temps, des poursuites ont été ouvertes contre des centaines de membres du CHP et des dizaines de responsables municipaux. Douze maires élus, dont ceux victorieux à Istanbul, ont fait l’objet d’arrestations ou d’autres mesures restrictives. Les experts voient cela comme faisant partie d’une stratégie de « guerre juridique » de longue date – utilisant les outils juridiques comme arme politique en Turquie.
L’opposition a qualifié l’arrestation d’Imamoğlu de « coup d’État politique » et a organisé des manifestations de masse. Les observateurs internationaux l’ont également décrit comme l’un des exemples les plus clairs de recul démocratique dans le pays.
L’arrestation d’Imamoğlu a donc marqué un moment critique, aggravant encore la crise de la légitimité d’Erdogan tant au niveau national qu’international.
Les nouvelles lois et les informations faisant état de torture ont également suscité un mécontentement généralisé dans l’opinion publique.
Selon une étude de Brookings, İmamoğlu a obtenu le soutien d’environ 15 millions d’électeurs, lui conférant un « pouvoir symbolique » et alimentant les protestations en cours à travers le pays.
Dans l’ensemble, la Turquie est confrontée à une crise de légitimité.
Erdogan se présente comme un « défenseur de la volonté nationale », mais un profond fossé est apparu entre ses prétentions à l’autorité et la réalité politique.
À l’étranger, Erdogan a cherché ces dernières années à renforcer sa position par le biais de réunions de haut niveau et d’initiatives de médiation. Trump l’a ouvertement décrit comme l’un des rares dirigeants respectés à la fois par Poutine et Zelensky. Une telle reconnaissance internationale renforce le poids diplomatique d’Ankara.
Toutefois, les experts préviennent que la légitimité extérieure ne peut masquer les problèmes intérieurs.
L’expert du Montana Institute, Soli Özel, note que le soutien ouvert de Trump rend Erdogan vulnérable aux affirmations de l’opposition selon lesquelles il « agit à la demande de Washington ».
En fin de compte, Erdogan vise à transformer la reconnaissance internationale en un avantage politique dans son pays, mais les tensions internes continuent de remettre en question son autorité.
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Renforcer la « légitimité » d’Erdogan : avis d’experts et déclarations diplomatiques en Turquie et aux États-Unis
Les cercles diplomatiques et les experts proposent différentes interprétations du soutien américain à la « légitimité » d’Erdogan.
Les analystes turcs estiment que les paroles de l’ambassadeur américain Tom Barrack – « Trump a dit : « Prenons une mesure audacieuse, donnons à Erdoğan ce dont il a besoin », et ce « besoin » n’est pas des armes ou du commerce, mais de la « légitimité » » – montrent qu’Erdoğan recherche effectivement une reconnaissance politique et un soutien à l’étranger. Les personnalités de l’opposition interprètent cela comme une confirmation que son autorité nationale dépend largement du soutien étranger.
Les responsables américains proposent cependant une explication différente. Ils soulignent que la « légitimité » évoquée par Barrack ne concerne pas la politique intérieure mais reflète une refonte stratégique des relations entre les États-Unis et la Turquie. Leur objectif principal, disent-ils, est de soustraire Ankara à l’influence russe, de réduire sa dépendance énergétique et de restaurer son statut de partenaire fiable de l’OTAN.
Certains observateurs préviennent toutefois que le soutien occidental pourrait porter atteinte aux normes internationales et aux principes démocratiques en Turquie. D’autres soutiennent cela pourrait aggraver les divisions internes, dans la mesure où les citoyens turcs donnent de plus en plus la priorité à l’image d’un leader fort plutôt qu’à l’intégration européenne ou aux institutions démocratiques..
Quelque chose de similaire s’est produit, par exemple, en Géorgie.
Certains analystes notent que cette politique reflète les priorités actuelles de l’administration Trump et qu’une fois ses objectifs stratégiques atteints, les États-Unis pourraient revenir à une approche « fondée sur les valeurs ».
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